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Envoyé spécial TOTAL WAR (le vélo n’est pas la guerre)

Il y a quelques jours, l’émission Envoyé Spécial nous a gratifié d’un reportage en mode Total War
« Auto, moto, vélo : le champ de bataille »
total war envoyé spécial.png

Un champ de bataille
La GUERRE
(rien que ça)
Mais si c’est une guerre, pourquoi les piétons et cyclistes ne tuent-ils aucun automobiliste ? En réalité, si bon nombre de motorisés sont dans une guerre de tous contre tous, piétons et cyclistes n’en sont que les dommages collatéraux.

Pour illustrer cette réalité j’ai donc assemblé la vidéo ci-dessous avec les images de mon trajet pendulaire à vélo domicile-travail (ce que l’on appelle un « vélotaf »).

La première séquence illustre bien les deux torts les plus courants chez les automobilistes, qui sont l’agressivité et la négligence. On y voit une voiture (verte) dépasser une autre (grise) par la droite en accélérant juste avant une intersection particulièrement bouchée, en l’espèce la Porte Dorée à Paris. Une manœuvre interdite (dépassement par la droite, article 414-6) et risquée (il est hautement probable que le véhicule gris tourne à droite en arrivant sur la Porte Dorée, puisqu’il n’a qu’une seule autre option possible et qu’il s’agit de la moins fréquentée). Une attitude d’autant plus ridicule que moins de dix mètres après cette intersection se trouve une longue file de véhicules qui attendent au feu rouge suivant. Au mieux l’automobiliste qui dépasse aura donc gagné une place d’avance dans l’embouteillage. Commettre une infraction aussi risquée pour un gain aussi risible, voilà une attitude typiquement empreinte d’agressivité.

Le second usager, dans la voiture grise anthracite, commet pour sa part une autre infraction : un changement de voie sans vérifier son angle mort (le clignotant ne lui donne pas le droit de se rabattre sur un tiers, il ne peut le mettre qu’après s’être assuré que sa manœuvre ne forcera personne à ralentir ou s’arrêter – article 412-10). Il s’agit d’un acte négligent, là encore très répandu. L’une des infractions les plus fréquentes et les plus tolérées avec les excès de vitesse et l’absence de clignotants. Or cette négligence peut s’avérer dramatique pour un 2-roues motorisé ou une personne à vélo !

On ne le voit pas sur la vidéo mais une fois bloqués dans leur embouteillage de la Porte Dorée ces deux énergumènes se sont insultés copieusement. Négligence, agressivité, ces tendances naturelles des automobilistes ne les affectent eux-mêmes pas tellement : ils risquent juste un peu de tôle froissée.

Pour les usagers fragiles qui circulent à proximité, en revanche, les conséquences de ces « petits écarts » peuvent-être terribles.

Je mets ensuite en regard une séquence tournée 9 kilomètres plus loin, sur l’une des rares belles pistes cyclables séparées de la circulation à Paris. Elle relie le pont de la Concorde au pont de l’Alma par les cours la Reine et cours Albert 1er. Qu’y voit-on ? Des cyclistes. Des guerriers montant au front ? Des combattants, prêts à en découdre avec les motorisés ?

Non, bien sûr. Juste des gens normaux, dans leur tenue de tous les jours, qui veulent simplement aller au travail tranquillement.

Bref

Ne croyez pas les vendeurs de frissons
Se déplacer à vélo ce n’est pas un sport extrême. C’est une activité agréable et anodine, comme une prolongation de la marche, qui nous permet d’arriver au travail sans retard, sans bouchons, sans pollution, sans bruit.
Sans mettre en danger la vie des autres.

Parce que NON, il n’est ni normal, ni inévitable, ni accidentel, de mettre en danger nos congénères dans nos déplacements quotidiens. C’est simplement une conséquence de décennies de politiques d’aménagement urbain irresponsables qui se sont traduites par des infrastructures défaillantes et une culture de résignation face à cette violence.

Quel peut être notre premier geste pour pacifier nos routes ?
Demander des infrastructures sécurisantes pour les piétons et les cyclistes : vitesse maximale limitée à 30 km/h, passages piétons à visibilité améliorée (voire en cela les notes du CEREMA), pistes cyclables séparées, aménagements qui permettent à tous, y compris les aînés, les enfants et les handicapés, de circuler en sécurité. Et pas seulement aux jeunes actifs en bonne santé.

Et dès qu’on le peut, choisir d’utiliser ses pieds ou son vélo. Parce qu’il ne faut pas seulement aspirer au changement, il faut aussi l’incarner.

à bientôt !

**Voici la vidéo

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Du traitement des collisions entre motorisé et piéton/vélo dans la presse

Il y a quelques jours, @FFeth a publié ce tweet

Suite à un échange plutôt constructif, le journaliste Maël Fabre a écrit ceci :

Alors je ne suis pas la cyclosphère (c’est quoi la cyclosphère?) mais j’aime donner mon avis (même quand tant de cyclistes ont déjà écrit sur le sujet). Voici mon essai de réponse :

Pourquoi nous sommes sensibles au traitement des collisions routières impliquant des usagers fragiles (piétons, cyclistes) :

  • Au quotidien, nous subissons une infrastructure inadaptée et des usagers motorisés souvent négligents, parfois agressifs, alors même que nous nous déplaçons sans encombrer, sans polluer et sans risquer la vie des autres
  • Sur la route, piétons et cyclistes ne sont pas les dangers. Les automobilistes sont, de loin, la catégorie qui tue le plus d’usagers tiers (responsables de 1112 tués en 2015 – les piétons ou  cyclistes, eux, n’ayant causé que 6 et 3 morts respectivement – les chiffres ici merci à Ticoli d’avoir partagé ce tableau des chiffres du CNSR)
  • En tant qu’usagers fragiles et non dangereux pour les autres, nous ressentons comme une double peine l’injustice des nombreux articles portant sur des collisions entre motorisé et piéton/vélo. Elle prend deux formes : la déresponsabilisation du motorisé et la culpabilisation de la victime
  1. La déresponsabilisation du motorisé

La plupart de ces articles mentionne “une voiture”, voire “une voiture folle” qui tue un piéton ou un cycliste (variante “moto” possible*).  Rarement “un automobiliste”. Pourtant la voiture ne se déplace pas toute seule.  Il y a à ses commandes une personne qui doit se rappeler qu’elle prend une responsabilité immense en conduisant un engin de 1.500kg parcourant 14 mètres par seconde en ville (quand elle respecte la limite de vitesse). Dire que l’accident est dû à une ”voiture” déresponsabilise l’automobiliste. Comme s’il était lui-même victime d’une voiture indomptable dont il aurait perdu le contrôle. Fatalité tragique et presque inévitable.

Si un chasseur tue accidentellement un promeneur, dit-on “un fusil fou tue un passant” ? Feth Arezki avait déjà écrit il y a quelques temps un article excellent à ce sujet (ici) en reprenant de nombreux exemples de traitement journalistique de ce type. 

  1. La culpabilisation de l’usager fragile

Le second biais récurrent dans ces articles est la culpabilisation de la victime. Le fait de souligner par exemple qu’un cycliste ne portait pas de casque. Ou de gilet fluo. Ou de lumière.

Certains sont prompts à souligner que certains de ces éléments sont (parfois) requis par le code de la route : lumière la nuit, gilet hors agglomération de nuit, casque pour les enfants à compter du 22 mars prochain. La réalité est que, même casqué, un enfant/cycliste/piéton ne pèse rien face à une auto. Un casque cycliste protège le sommet du crâne d’un choc d’une énergie de 75 joules. Contre les 125.000 joules déployées par une auto de 1.500kg à 50km/h. Face à une telle disproportion, la mention du casque (même si elle se veut factuelle) contribue à dédouaner l’automobiliste en attirant l’attention sur un détail, le casque, qui a une fonction totalement négligeable par rapport à la prudence du conducteur.

Pour cette raison, la Cour Constitutionnelle allemande a refusé de considérer que le non-port du casque puisse rendre la victime responsable (article ici). Car c’est bien de cela qu’il s’agit : on sous-entend que, parce qu’il ne portait pas de casque, le cycliste a cherché les ennuis. Ce que l’on pourrait rapprocher des commentaires odieux sur la tenue vestimentaire d’une femme agressée.

Quant à la visibilité, c’est encore une belle manière de dédouaner l’automobiliste négligent. Dans l’exemple en tête de ce post, si un automobiliste percute un enfant et son vélo, sur un passage piéton (!) avec sa mère, ce n’est pas qu’il n’a pas vu, c’est qu’il n’a pas assez regardé. Prétendre que c’est aux piétons ou aux cyclistes de se rendre visibles, et non à ceux qui déplacent une telle masse à une telle vitesse de se montrer vigilants, c’est inverser les responsabilités. C’est traiter les piétons et les cyclistes comme des corps étrangers, des obstacles à éliminer.

Enfin, si la mention du casque ou de la tenue peut paraître factuelle, il serait tout aussi factuel de préciser si le conducteur avait bien tous ses phares, clignotants ou pneus en bon état. Ces informations ne sont jamais citées, pourtant elles pourraient bien figurer parmi les causes de la collision. Bien plus que la tenue vestimentaire de la victime.

Bref, chers journalistes, face à vos articles sur des collisions entre un motorisé et un usager fragile, nous serons toujours sensibles à ces deux biais qui culpabilisent les victimes et dédouanent les responsables. Merci d’y penser !

Pour aller plus loin :

Bien sûr il existe des comportements inexcusables de la part des piétons ou cyclistes. La notion de faute inexcusable de la victime est définie par la loi dite Badinter de 1985. La Cour de Cassation en a précisé la portée en 1987, l’arrêt est disponible ici. La définition en est très restreinte, précisément parce que, même lorsqu’il est négligent, le piéton ou le cycliste reste infiniment moins dangereux qu’un automobiliste irresponsable.

Un principe sain que le Royaume-Uni songe à intégrer dans sa propre législation (article ici).

* Quand je dis « variante moto possible » notez que ceci s’applique aux responsables comme aux victimes, les 2 roues motorisés ayant ceci de particulier qu’ils sont souvent victimes des 4-roues (angles morts, changements de files intempestifs..), étant eux aussi peu protégés face aux autos, mais sont également bien représentés dans les collisions avec les usagers les plus fragiles, et particulièrement les piétons en ville.

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[Vélo] ne pas porter de casque ne vous rend pas responsable (Tribunal Constitutionnel allemand)

Dans une décision attendue, le Tribunal Constitutionnel fédéral allemand arrête que, même non casqué, un cycliste non responsable d’un accident a le droit d’être intégralement indemnisé. Il s’agissait d’un sujet particulièrement sensible : un juge de première instance du Land de Schleswig-Holstein avait considéré qu’un cycliste victime d’une ouverture de portière d’auto devait voir ses prétentions à indemnisation réduites (en l’espèce, de 20%) en raison du non port d’un casque. L’argument avancé étant qu’un cycliste agissant raisonnablement doit porter un casque ou s’attendre à des blessures plus grave en l’absence de protection.

Cette décision de première instance a été invalidée par le Tribunal Constitutionnel Fédéral, un répit bienvenu pour les cyclistes.

Car la décision invalidée était particulièrement aberrante et inique : dans cette affaire comme dans tant d’autres, la responsabilité de l’accident est intégralement imputable à l’automobiliste non vigilant qui ouvre sa portière sans regarder. Cette décision de première instance est cependant symptomatique de nos sociétés ou il devient de plus en plus répandu d’inverser les responsabilités : le cycliste non casqué ou le deux-roues non munis d’équipement haute visibilité devient responsable de blessures causées par un tiers coupable. Une tendance dangereuse et qui pourrait bien s’étendre à d’autres domaines criminels.
Reste à savoir quel sera l’impact à plus long terme de cette décision : plus de sécurité juridique pour les victimes de ce type de déni de justice, ou un bien un changement réglementaire pour rendre le casque obligatoire aux cyclistes allemands ? La deuxième solution, que l’on espère improbable, marquerait un net recul pour la cause cycliste : le casque, quoique tout à fait efficace pour réduire sensiblement les blessures des cyclistes, est un facteur de dissuasion pour de nombreux usagers. Il complique le recours au vélo et donne l’image d’une pratique dangereuse. Or, il est statistiquement prouvé que l’augmentation du nombre de bicyclettes en circulation est un facteur de réduction du nombre d’accident et d’apaisement de la circulation en ville.
Bref, pour notre sécurité à tous il faut plus de cyclistes, pas des casques obligatoires.